Vendredi 13 mai 2022

0km.

Shkodër.

Courses rapides avec Ariane au marché du coin puis petit-déjeuner sur la terrasse extérieure de l’auberge de jeunesse. Je rencontre plein de monde et de voyageurs venus d’autres parts. Lucile, nomade digitale qui gagne sa vie en enseignant le français en ligne; elle s’est construite une petite réputation sur Preply, donne chaque jour des cours en faisant son propre horaire. On s’amuse à jouer des duos sur le synthétiseur à l’aide de vidéos YouTube. Rayonnante et toujours souriante. Je joue un peu au didgeridoo et entraîne la respiration circulaire. Dans l’après-midi, je mange avec Marlène chez Fisi, où l’on croise Oliver. Allemande ayant habité à Paris, elle voyage dans les Balkans puis va rejoindre Bari pour remonter l’Italie. Elle travaille en ce moment sur un projet de retranscription digitale et d’édition de notes de son arrière grand-père datant de la période 1923-1943. En juillet, elle sera en Roumanie dans une résidence d’artistes pour travailler sur ça. Très curieux et intéressé, je lui demande de partager avec moi son portfolio qui lui a permi d’être acceptée là-bas. Elle a étudié la médecine et s’intéresse maintenant à la santé publique pour ses enjeux sociétaux et son importance pour le futur de l’humanité dans le monde globalisé. Elle est aussi venue ici sans avion, puis va remonter par l’Italie.

Lorsque la chaleur du jour se fait plus clémente, Ariane et moi partons pour visiter le château de Rozafa, la vieille forteresse de Shkodër qui se trouve juste à l’entrée de la ville, posé sur une coline rocheuse entre les deux rivières serpentante de Buna et Drin. Ariane travaille dans la restauration de monuments historiques en France, je me suis donc trouvé une guide privée de choix pour la visite et suis excité depuis le matin de ce que je vais apprendre. On a entendu dire que le château daterait d’il y a deux milles quatre cents ans, chose qui rend Ariane dubitative. Et en s’approchant de la forteresse, elle remarque les créneaux des murs et me dit que ça doit plutôt dater du moyen-âge. Les quatre cents lekë d’entrée payées, on tombe sur un panneau explicatif qui donne la date de construction de chaque partie du château. Des fondations datent en effet de quatre cents ans avant Jésus-Christ, mais la plupart des murs ont été érigés durant la période vénitienne au XIVème siècle, ce qui explique cela. Avant de passer la porte, Ariane me demande de l’avertir si j’aperçois des anciens graffitis, car elle en fait la collection.

Détail du dessus de la porte d’entrée du château.

L’intérieur des murs du château se compose donc de trois grandes cours. Dans la première, on observe entre autre les fondations de la kulla, qui signifie en albanais « tour », une bâtisse qui sera la la plus élevée dans son entourage ou dans un village, est signe d’une famille importante ou riche, et représente une grande importance culturelle et sociale, surtout dans le nord. À côté, une petite chambre avec des meurtrières. Ariane me montre comment l’embrasure de la porte, contrairement au reste des murs, est faite de roche de calcaire, de manière à pouvoir la travailler plus allégrement de part les propriétés de cette roche, et pour marquer l’importance relative de l’entrée. La roche, effritée par le temps, dévoile un peu de son intérieur et de ses couches, et l’on peut y observer les coquilles, où plutôt leurs formes fossilisées dans le mur depuis des milliers d’années. Elle me montre également que l’on peut observer les couches successives de la formation de la roche.

Coquilles fossilisées.
Couche de sédiments composant la roche de calcaire de l’embrasure d’une porte.

Dans la deuxième cours se trouve une vieille église catholique construite par les Vénitiens au XIIIè siècle, puis transformée en mosquée à la suite de la prise de la ville par les Ottomans deux siècles plus tard. En effet, on remarque les détails architecturaux typiques de l’église, et à côté le minaret, qui a été ajouté pour la transformation.

L’église et le minaret, derrière.
Le minaret.

Je demande à Ariane comment les murs et les intérieurs étaient au temps de la construction de ces bâtiments. On les voit toujours en ruine, gros blocs de pierres éméchés, cassés, effrités, mais de quoi avaient-ils l’air à leur construction y a des centaines d’années? Elle m’explique que les murs étaient recouvert d’un enduit pour qu’ils apparaissent plats, et que cet enduit était souvent peint dans les endroits importants telles que les églises. Elle déniche un fragment d’enduit coloré de rouge dans un coin de l’église, seul petit témoin d’à quoi pouvait ressembler le mur auparavant. L’enduit résiste évidemment moins au temps, et c’est pour ça qu’on ne le voit jamais, et que je m’imagine toujours les rois vivre dans des châteaux à l’apparence de ruine ! Marrant.

Ariane qui analyse l’enduit.
Plan sur une partie de l’enduit qui a résisté au temps.
Un bout d’enduit peint en rouge, dans un coin du mur intérieur de l’église.

Elle me montre également comment on peut observer les aggrandissements, racollements, réparations de murs selon les époques, chose à laquelle je n’avais jamais fait attention, mais maintenant qu’elle me le montre, je vois des procédés de constructions différents partout: on voit clairement un mur qui a été rehaussé quelques centaines d’années après sa construction, une fenêtre qui a été bouchée, et les pierres et les procédés de construction utilisés sont clairement différents.

Elle m’explique aussi le but des trous à intervalles réguliers que l’on observe souvent sur les murs: appelés trous de boulin, ils servaient à soutenir des poutres en bois qui supportaient les échafaudages lors des constructions.

Trous de boulin sur un mur.

Dans la chambre de stockage, elle sort son téléphone qu’elle utilise comme lampe torche pour observer avec un intérêt passionné les corbeaux, ces pierres saillantes, sur un mur intérieur, qui servaient à soutenir le plancher d’un second étage.

Observation des corbeaux de la chambre de stockage.

Tant de petits détails auquel je ne fais jamais attention, manque de connaissances, mais que je trouve fortement intéressants et qui ajoutent à l’intérêt historique et architectural de cette visite et des prochaines que je ferai.

La deuxième cour.
Fenêtres de l’église.

On a de la chance, le coucher de soleil est magnifique ce soir et projette sa lumière dorée sur tout le château et ses murs. L’air est bon, parfait, et je suis pleinement satisfait et reconnaissant de tout ce qu’Ariane a pu m’apprendre. De l’autre côté de la rivière, près du lac où se couche lentement Sol, les nuages du soir blancs glissent doucement au-dessus du sommet des montagnes.

Nuages qui filent.

Toute la contrée que je peux observer depuis la colline du château semble d’un calme absurde. Le paysage à l’air plus lent et paisible que ce que j’ai l’habitude d’observer. Les cours d’eau des deux grandes rivières qui se rejoignent derrière nous ne sont pas contrôlés ou endigués comme en Suisse; ils sont laissés comme ils sont, intouchés, et leur lit serpente à travers le terrain d’une manière beaucoup plus naturelle. Les abords de la rivière sont aussi plus sauvages et riche et dense en végétation. Même chose pour le bord du lac, que l’on voit s’étendre jusqu’au loin.

La rivière Drin.
Côté ouest.
Où est CharlieAriane ?

Durant le retour, on croise un Monténégrin et un Nataly et Tommy, un couple d’Autrichiens de l’auberge. On va manger tous ensemble chez Pasta te Zenga après une organisation faite avec peine. Retour ensuite au bar de l’auberge. Je continue ma discussion avec le barman, et on fait des parties d’échecs pendant qu’il sert des chopes de bière et des verres de rakija. Il joue extrêmement bien et me bat à chaque fois, même si une Sicilienne en particulier a été très serrée jusqu’en fin de jeu, ce qu’il m’a humblement reconnu. Des belles parties.

Le bar sur la terrasse du jardin.
Chillant au bar.
Le barman qui se fait prédire son avenir dans une partie de tarot.

À la fermeture du bar à, rappelons-le, vingt-trois heures pas une minute de plus, Ariane, le barman et moi nous déplaçons à l’intérieur, dans le salon faiblement mais chaudement éclairé, pour continuer notre discussion. Durant ce voyage, comme expérience, j’essaie de ne pas demander ou ne pas savoir l’âge des personnes que je rencontre, dans l’idée que cette information nous donne forcément un préjugé. Évidemment, l’apparence physique dévoile de facto une part de cette information, et on ne peut pas s’échapper de ça. Mais avec le barman, on a décidé de faire de même pour nos prénoms, en se demandant quels préjugés l’on créait en entendant le nom de quelqu’un. C’est en tout cas intéressant et curieux d’avoir créé une sorte de relation, mais de devoir s’appeler comme si on ne s’était même pas encore présentés. On débat de questions philosophiques, parle de culture albanaise, de souffrance, de pleine conscience et de pelage de patate, de féminisme, de patriarcat, jusqu’à des sujets plus sensibles mais qui sont tous rendus possibles et appréciables grâce à l’ouverture d’esprit d’Ariane et de mon nouvel ami barman. Le temps passe et il est bientôt quatre heures du matin. On termine sur le sujet de, justement, quitter un tel rassemblement. Je leur dis que je suis souvent le dernier à partir dans ce genre de situation, que c’est comme si j’étais incapable de partir quand j’en ai envie ou besoin, mais que je devais rester jusqu’à ce que plus personne ne reste, que je n’étais pas capable de m’en aller de ma propre initiative, et que j’expliquais cela par une sorte de dépendance affective, peut-être, que je créais rapidement dans pareille situation: lors d’un échange même éphémère, il s’établit une relation, et j’extrais de celle-ci, inconsciemment, une sorte d’affection émotionnelle, que je n’ai ensuite pas envie de rompre, ce qui me rend incapable de briser la relation. Ariane me dit qu’elle voit de quoi je parle, car elle ressentais la même chose lorsqu’elle étais plus jeune. Je décide donc d’apprendre à partir, leur annonce que je vais au lit, et ils me regardent amusés, provocatifs, me testant en restant feutrés dans le canapé, leurs yeux sur moi, et je vais m’en aller, mais encore un petit sujet qui me retient et au final je n’ai pas réussi à partir en premier, mais il se fait si tard que l’on va tous au lit et les lumières sont éteintes.

Ariane et le barman au salon.

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