Dimanche 10 avril 2022

0km.

Pula.

Au matin je me rĂ©veille tranquillement, je ne peux pas m’imaginer partir aujourd’hui et demande Ă  la dame de l’auberge si je peux rester une nuit supplĂ©mentaire. Ă€ midi, dĂ®ner dans un restaurant japonais, une soupe miso et des edamame dont les Ă©lectrolytes sont le bienvenu. Kirsten, une slacklineuse autrichienne rencontrĂ©e hier soir m’invite Ă  les rejoindre Ă  la carrière, oĂą va aussi Mateo. J’y vais Ă  vĂ©lo dans l’après-midi.

Lorsque j’arrive, des chiens m’accueillent joyeusement et une vingtaine de personnes en petits groupes vaquent Ă  diffĂ©rentes activitĂ©s. Certains grimpent sur les murs de roche, il y a des barres de cirque qu’on allume avec du feu aux bouts (vocabulaire technique, j’ai besoin de toi), et Mateo joue Ă  l’accordĂ©on accompagnĂ© d’un darbouka. L’atmosphère est très tranquille, sous le soleil qui commence juste Ă  taper. Je rencontre Viktor, un Croate en vacances dans le coin qui vient de KorÄŤula, l’Ă®le oĂą je dois passer chercher l’autobiographie d’Elias Canetti, et il me dit de lui rĂ©crire lorsque j’y suis. Avec Mateo et un petit groupe de cinq, on monte ensuite vers la highline, et Mateo et Alen nous font une première dĂ©monstration.

Un silence de concentration intense s’installe sur toute la carrière. Regards droits devant eux, perchĂ©s dans tous les sens du terme sur cette corde Ă©tendue entre deux arbres Ă  trente mètres du sol, ils avancent lentement, un pied après l’autre, avec une attention percutante. C’est les hanches et les bras qui font tout le travail d’Ă©quilibre, par Ă  la fois des mouvements ridiculement petits et prĂ©cis, et d’autres plus larges et vastes. Mateo dĂ©pose le pied gauche dĂ©licatement devant lui, confirme qu’il tient droit, puis commence Ă  soulever l’autre pied pour rĂ©pĂ©ter le mouvement, minutieusement. Brusquement, la corde vire sur la gauche, s’envole, se retend comme un Ă©lastique, et un claquement retentit dans la caisse de rĂ©sonance crĂ©Ă© par la carrière. Le corps de Mateo est projetĂ© et ses quatre membres partent dans tous les sens. Il est retenu par la corde de sĂ©curitĂ©, et aussi rapidement qu’il est tombĂ©, se tire vers le haut, fait une sorte de pirouette avec le buste et se retrouve assis en Ă©quilibre avec une maĂ®trise parfaite, les yeux dĂ©jĂ  pointĂ©s vers l’extrĂ©mitĂ© de la corde, prĂŞt Ă  se mettre debout. Ils s’amusent comme cela une vingtaine de minutes. Quand ils ont terminĂ©, fatiguĂ©s par la grande demande physique de l’activitĂ©, ils reviennent vers le bord, suspendus Ă  l’envers, tĂŞte la première, se tirant rapidement avec les mains en succession, on dirait des araignĂ©es.

Alen et Mateo.
La chute.

Plus tard, ils me proposent d’essayer la highline, sans me mettre debout Ă©videmment. Je m’attache et me laisse glisser, me tirant avec les bras. Ă€ trente mètres du sol, je regarde vers le bas. Dans la tĂŞte, j’ai un peu peur au dĂ©but, mais ensuite je suis plutĂ´t calme, mon cerveau ne sait juste pas trop comment processer ce qui arrive Ă  son corps. Ce dernier, par contre, montre des signes d’alerte; mon cĹ“ur bat vite, je transpire des mains, et je commence Ă  trembler. Je me tire jusqu’au centre. J’ai bien contrĂ´lĂ© la qualitĂ© du harnais avant de me lancer, et j’ai dĂ©cidĂ© de lui faire confiance, mais je me rends ensuite compte que l’autre maillon faible dans la chaĂ®ne de sĂ©curitĂ© sont les arbres et les attaches aux deux bouts de la corde, et que s’ils lâchent, eux, la corde de sĂ©curitĂ© ne sert Ă  rien et que m’Ă©craserai contre le mur. Charmant ! Je reviens rapidement, me tirant avec les bras, c’est en effet un exercice plus physique que je ne le pensais.

Kirsten arrive plus tard. Elle nous salue et installe la slackline qui se trouve Ă  cĂ´tĂ© plus près du sol pour que je puisse m’y entraĂ®ner. C’est une sensation addictive, mon Ă©tat d’esprit change immĂ©diatement lorsque je me mets sur la corde, concentrĂ©, et je fais automatiquement attention Ă  ma respiration. Je passe deux heures Ă  m’y amuser, et arrive rapidement Ă  faire trois ou quatre pas. J’admire le cerveau humain, qui apprend tout seul, par tentatives et par erreurs, automatiquement, au fond sans effort. Les Croates sont assis Ă  cĂ´tĂ©, de temps en temps un d’eux se remet sur la ligne, moi je prends quelques photos. Il y a Marko, qui travaille avec Mateo, lui est un grand fan de voitures. Mais seulement les anciennes, dit-il, car les nouvelles sont bourrĂ©es d’Ă©lectronique. Il possède cinq voitures, s’amuse Ă  les retaper, les changer, les amĂ©liorer. Il n’arrĂŞte pas de nous montrer diffĂ©rentes vidĂ©os et photos de ses « bĂ©bĂ©s », ou « mein Schmecken » comme il aime les appeler. Des pots d’Ă©chappement qui pètent, des drifts, des modifications excentriques, il a tout fait. Il est venu en quad, et me propose de l’essayer. Il m’apprend Ă  drifter, et je m’amuse Ă  faire des va-et-vient dans la carrière, sur le gravier. Pendant ce temps, Mateo est sur la ligne au-dessus de moi.

Alen, Marco, et Mateo, sur le quad.
Kirsten sur la ligne, Marco driftant au sol.

On reste lĂ  jusqu’au coucher du soleil. Juste après, deux personnes arrivent, ce sont des cyclistes avec leurs bagages, comme moi. Elle est Bulgare, lui Argentin. Elle s’appelle Vesela, un nom qui signifie « joyeux, heureux », et lui… Felix, dont l’origine du nom a la mĂŞme signification, mais dans une souche de langue diffĂ©rente. Une belle coĂŻncidence. Ils habitent tous les deux en Allemagne et sont partis de Ljubljana pour quelques semaines. Ils font un tour de test pour un grand voyage Ă  vĂ©lo qu’ils comptent faire l’annĂ©e prochaine. Je prends leur numĂ©ro, on pourra peut-ĂŞtre rouler ensemble demain, puisqu’on va dans la mĂŞme direction. Ils plantent leur tente près de la highline. Il commence Ă  se faire tard, et je rentre Ă  vĂ©lo, mange, puis me coucher.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Google Translate »