Mercredi 30 mars 2022

15km, 0h50.

Ca’ Noghera.

Checkout de l’hĂ´tel le matin, puis je retourne Ă  Venise en bus. Je me promène comme hier, j’apprends que pour visiter ce que je voulais, il faut des rĂ©servations. Au diable. Je reviendrai mieux organisĂ©. Je trouve une librairie, cherchant l’autobiographie d’Elias Canetti. Je vais de librairie en librairie, guidĂ© par le dernier. Je trouve le bouquin mais en italien. Ă€ midi, je me dĂ©place vers Campo Santa Margherita pour manger. J’Ă©cris Ă  Veronica, qui arrive bientĂ´t, et soudainement je la vois me faire des signes de l’autre cĂ´tĂ© de la rue. Alessandro et elle mangeaient juste en face! Je les rejoins, on mange ensemble, puis Ă  14h on va Ă  la confĂ©rence Save Soil de Sadhguru, qui se passe dans la belle Ă©glise Santa Margherita, reconvertie en auditorium pour l’universitĂ©. Le projet de Sadhguru, c’est de parcourir trente milles kilomètres en cent jours, de Londres Ă  l’Inde, sur sa moto (une impressionnante BMW qui en jette) en solo. Il s’arrĂŞte dans les villes pour parler de Save Soil, ce pourquoi on est lĂ  aujourd’hui. Seul Veronica a un billet. On va tenter de demander s’il reste des places vacantes lorsque tout le monde est entrĂ©. Ils nous disent que ce n’est malheureusement pas possible. Je dis de quand mĂŞme attendre devant, on ne sait jamais. Après une demi-heure, tout le monde a pris sa place Ă  l’intĂ©rieur, et une dame ouvre la porte pour nous faire entrer en tant qu’extra. Je suis très content, ce n’est bien pas la première fois que cette situation arrive. Ils refusent catĂ©goriquement, mais c’est pour faire fuir ceux qui ne sont pas assez dĂ©terminĂ©s. En patientant assez, on dĂ©bloque souvent un vĂ©ritable autre mode, qui ne se dĂ©voile qu’après avoir dĂ©passĂ© un certain temps d’attente. On nous demande de monter, on se retrouve dans les galleries, presque comme une loge privĂ©e ! On a la vue sur l’auditoire et la scène, et on trouve qu’on a les meilleures places! Certes avec du regard, Sadhguru arrive bientĂ´t, acclamĂ© fortement par les plus fanatiques. On dirait bien qu’il ne s’est pas changĂ© après ĂŞtre arrivĂ© en moto. Il porte des grosses chaussures vulgaires et un accoutrement par-dessus lequel il a passĂ© une jaquette sur lequel est Ă©crit le nom de la confĂ©rence. Il porte aussi des lunettes d’aviateurs sombres, et avec sa magique barbe blanche, il a un look inĂ©dit.

Sadhguru dans toute sa splendeur.

Le panel commence Ă  discuter et Sadhguru rĂ©pond, toujours avec sa sagesse profonde qui mĂŞle philosophie de l’ouest et de l’est. La discussion, qui commence avec la question du sol et du climat, finit souvent par avoir une rĂ©ponse fondamentalement humaine, spirituelle, sur notre manière de vivre, des aspects philosophiques Ă  propos de l’ĂŞtre, le paraĂ®tre, les possessions matĂ©rielles, et tout notre style de vie. La question de la sauvegarde de l’environnement et du changement climatique semble intimement liĂ© Ă  un problème spirituel de l’ĂŞtre humain. On parle de l’oppression des femmes. La Terre Mère, Gaia, peut-elle ĂŞtre mieux entretenue si on ramène en avant la fĂ©minitĂ© en nous et dans la sociĂ©tĂ©? J’ai aimĂ© la discussion, surtout pour les paroles de Sadhguru, dont la philosophie de vie me parle toujours.

Le demande du mouvement Save Soil est un changement de politique pour obliger un minimum de 3 Ă  6 pourcent de contenu organique dans les terres agricoles, ce qui est selon eux le taux nĂ©cessaire Ă  un sol sain et durable, qui permettra d’Ă©viter les futures problèmes socio-Ă©conomiques liĂ©s Ă  la production de nourriture et rĂ©duira le rĂ©chauffement climatique.

Ă€ la fin de la confĂ©rence, on essaie d’avoir une photo avec Sadhguru, encore sur scène. Mais il est difficilement approachable. BientĂ´t, il sort de la salle, et un mouvement de fans le suit. Avec Alessandro, on est survoltĂ©s Ă  l’idĂ©e d’essayer d’avoir un selfie. La foule s’amasse autour de lui, on se faufile le mieux qu’on puisse, brandissant nos tĂ©lĂ©phones. Alessandro joue le jeu aussi bien que moi. On rĂ©ussit Ă  s’approcher au mieux Ă  un mètre du guru.

Il entre ensuite dans sa gondole, peinard, pour ĂŞtre transportĂ© vers un vaporetto. Des grands au revoirs sont criĂ©s, et la barque s’Ă©loigne lentement. Je pense que c’est fini, mais soudain Veronica croise sa prof de yoga, aussi membre du mouvement, qui nous lance hâtivement de la suivre. On commence Ă  courir, Alessandro et moi ne savons pas oĂą nous allons, c’est la course Ă  travers la ville, on se trompe mĂŞme de route, apparemment, et on fait demi-tour. On est en train de crier des mots en italien Ă  tue-tĂŞte, fous d’une Ă©nergie dont on ne connaĂ®t au fond mĂŞme pas la raison. En arrivant Ă  un autre pont, on apprend que Sadhguru va naviguer par lĂ , et un petit groupe l’attend pour le voir passer. On se passe des pancartes et des drapeaux au slogan Save Soil. On est maintenant dans une toute autre partie de la ville, mais ils recommencent soudainement Ă  chanter haut et fort le refrain de Save Soil; lalalala lala lalaĂŻ, lalala lala la la laĂŻ, et soudain la gondole de Sadhguru apparaĂ®t au loin. C’est des cris de joie, il est de nouveau acclamĂ©. Lorsqu’il passe sous le pont sur lequel onnl se trouve, on court tous de l’autre cĂ´tĂ© pour le voir ressortir par au-dessus, et il s’Ă©loigne ensuite, parti. Ils vont continuer de le suivre, mais il se fait tard et je dois encore retourner Ă  Mestre chercher mon vĂ©lo et rouler un peu. Je leur dis au revoir, et marche jusqu’Ă  la Piazzale Roma pour prendre le bus. Ă€ l’hĂ´tel, je me change, prĂ©pare mon vĂ©lo, le monte, et sors de Venise. PĂ©daler m’avait manquĂ©, dĂ©jĂ . MalgrĂ© que je m’amusais beaucoup Ă  Venise, et que l’expĂ©rience de m’arrĂŞter Ă  un lieu fixe me plaĂ®t, je suis très content de reprendre la route. Le changement de rythme me ressource, et je suis fin prĂŞt pour un peu de pĂ©dalage.

Ils avaient annoncĂ© de la pluie toute la nuit, ce qui m’avait inquiĂ©tĂ© pour camper, mais il ne pleut pas au moment de partir de l’hĂ´tel. Je roule un petit moment, il est dĂ©jĂ  tard et je dĂ©cide de demander Ă  la première personne que je vois uj bout de jardin. Je vois bientĂ´t une dame, qui fume dans son jardin, lui demande, et elle m’indique l’Ă©glise du village, pas loin. J’y vais, ça a l’air tranquille et sĂ»r. C’est dans un petit village, et je peux facilement plus ou moins cacher ma tente derrière le bâtiment. Il fait dĂ©jĂ  presque nuit, et je trouve bien plus facile de monter le campement Ă  cette heure-ci. J’ai l’impression d’y avoir un droit plus lĂ©gitime, et de pouvoir plus facilement me justifier s’il y avait un problème – avec la police par exemple. J’arrive la nuit, et je repars le matin tĂ´t. Ă€ l’aise, je monte la tente. En plus, il fait plutĂ´t bon. Grâce aux nuages qui couvrent le ciel, la tempĂ©rature descend moins bas la nuit, ce qui est gĂ©nial pour moi en cette saison. Je ne crève pas de froid en montant la tente, et je peux après cela me balader en jaquette! RĂ©volutionnaire!

Je remarque un Ă©norme bloc rectangulaire lumineux et marche dans sa direction. C’est le Casino de Venise. Je m’en approche, voit l’entrĂ©e, et curieux, demande au videur si je peux entrer habillĂ© comme je le suis, jaquette Quechua et pantalons de randonnĂ©e avec des baskets Goretex. Il me dit qu’il n’y a pas de soucis, j’entre donc, et Ă  la caisse je demande le montant minimum pour entrer. C’est 10 euros, ça tombe bien, j’ai 20 euros dans ma poche. J’entre donc et l’on me donne un unique jeton. Je fais un tour du casino, l’ambiance y est glauque. Sans aucune fenĂŞtre, seule la lumière artificielle Ă©claire faiblement l’espace de jeu, oĂą des joueurs qui paraissent tous aussi blasĂ©s les uns que les autres, sans Ă©motion, fixent quelque chose intensĂ©ment, que ça soit les mains d’un dealer ou une bille qui tourne sur la table de roulette. La majoritĂ© des joueurs sont chinois. Ils sortent des billets de 100 euros Ă  tout va, comme si leur porte-monnaie en contenait une quantitĂ© illimitĂ©e. Ils misent des dizaines de jetons sur toute la table, Ă  chaque tour, s’ils perdent, ils relancent un billet de 100 euros. J’essaie de demander Ă  plusieurs joueurs s’ils parlent l’anglais, mais on me rejette Ă  chaque fois sèchement et on m’ignore. Ici, pas de convivialitĂ© ou de partage, c’est chacun pour soi et on est lĂ  avec comme seul but de s’enrichir. Après avoir observĂ© les diffĂ©rentes tables, je dĂ©cide donc d’en faire autant et m’approche d’un jeu de roulette oĂą se trouvent trois autres joueurs. On m’apprend qu’avec mon jeton de dix, je ne peux pas miser sur une couleur et doit viser les chiffres. Je pose mon prĂ©cieux jeton sur le coin qui touche les numĂ©ros 27-28-31-32 et le dealer fait un petit geste de sa main qui doit m’indiquer que je ne peux plus retirer ma pièce. Alea jacta est! Puis il saisit la bille blanche et tourne la roulette. Les autres joueurs ne font mĂŞme pas attention au lancĂ©, ils se dĂ©placent en attendant Ă  une autre table ou regardent nĂ©gligemment leurs jetons, tĂŞte baissĂ©e, le regard vide. Moi, c’est toute ma fortune du soir qui est en jeu. La bille s’est sĂ©parĂ© du bord et commence Ă  ricocher erratiquement dans le bol, sautillant en faisant un petit bruit qui fait vibrer mon cĹ“ur Ă  chaque fois. Plus rien ne peut changer le destin, c’est tellement excitant! Pour un court instant je vois le chat de Schrödinger flasher devant mes yeux. Puis la bille s’immobilise enfin, et c’est le numĂ©ro 22. Manque de chance, j’ai tout perdu. Je me console avec un sandwich vĂ©nitien au bar, puis retourne sous ma tente.

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