Lundi 30 mai 2022

67km, 5h20.

Ballsh.

Pars de Berat à midi. Prochaine ville-étape, Gjirokastër, à deux jours de vélo. Pour éviter les montagnes, je dois revenir un peu par le nord avant de descendre. Belle journée, paysages somptueux. Toujours très rural.

Paysage onduleux.

En fin de journĂ©e, je suis Ă  Ballsh, une des plus grandes villes de la rĂ©gion, mais qui reste relativement petite. Je cherche un jardin privĂ© oĂą je pourrais monter ma tente. Peu de maison ont un jardin, encore moins un jardin propre ou dĂ©gagĂ©. Dans un des quartiers de la ville, une horde de gamins m’interceptent et veulent me mener quelque part pour camper. Les vieilles me conseillent d’aller plus loin jusqu’Ă  Byllis, oĂą je pourrai facilement trouver un endroit calme. Les mioches me harcèlent un bon bout de la route, des voitures s’arrĂŞtent et les conducteurs les engueulent pour qu’ils dĂ©guerpissent; ils me disent que les enfants sont toujours un problème comme ça en Albanie. J’ai perdu du temps Ă  Ballsh, il commence Ă  faire nuit maintenant et je suis encore Ă  une demi-heure de Byllis. Je vois une dame assise sur le portique d’une maison et lui demande si je peux rester dans le jardin. Elle appelle un homme et une femme, qui sortent de la maison. Ils ont l’air bien sympathiques et bonnards. Devant leur portail, Ă  l’aide d’un traducteur, j’essaie de leur expliquer que je cherche un bout de jardin pour placer ma tente, mais on a de la peine Ă  se comprendre. Soudainement, la dame s’exclame, rentre dans la maison, et revient. Elle m’a apportĂ© une couverture emballĂ©e et une bière, qu’elle veut me donner. Ils ont l’air de vouloir m’aider mais on ne se comprend pas. J’insiste encore et on arrive finalement miraculeusement Ă  se comprendre, et c’est avec joie qu’ils poussent mon vĂ©lo dans leur jardin et m’invitent Ă  l’intĂ©rieur. On appelle leur deux fils, qui habitent Ă  Munich et Ă  Londres, et après avoir discutĂ© avec eux en allemand et en anglais et avoir rĂ©pondu Ă  quelques questions comme une sorte de test de passage, ils m’annoncent que je peux mĂŞme dormir dans une des chambres. Ils s’appellent donc Hajder et Cristina, et la dame que j’avais aperçu en passant devant la porte plus tĂ´t Ă©tait l’arrière grand-mère, qui a cent ans. L’intĂ©rieur de la maison a un dĂ©cor simple traditionnel qui date de l’Ă©poque communiste: canapĂ©s et fauteuils standards Ă  la couleur tout sauf joyeuse qui pointent vers la tĂ©lĂ©vision analogique, appareil qui sera la plupart du temps allumĂ©, et qu’on n’Ă©teindra que très peu pour le rallumer Ă  chaque fois frĂ©nĂ©tiquement quelques minutes plus tard. Aux murs et un peu partout, multiples photos de famille. Comme dĂ©coration, uniquement des copies de peintures chinoises sur toile, figurant toujours un lac et des maisonnettes, ainsi qu’une peinture de ces maisons au toit de coton-candy colorĂ© en bordure de forĂŞt. Très peu de possession, ce qui donne un intĂ©rieur quelque peu Ă©purĂ© comparĂ© Ă  nos salons oĂą sont placĂ©s dans chaque direction des objets et des choses. Et un immense jardin oĂą l’on fait tout pousser et qui est suffisant. Je suis tĂ©moin de scènes machistes qui passent pour tout Ă  fait normal autant pour l’homme que pour la femme. Par exemple, alors que la femme dit au revoir joyeusement et avec grand bruit Ă  son fils au tĂ©lĂ©phone, le mari qui veut passer dans la cuisine l’envoi de cĂ´tĂ© brusquement en la poussant, la dĂ©gageant de son passage. La femme ne bronche pas, l’acte est passĂ© pour normal. Cela se fait sans malice ni volontĂ© de faire du mal, et je le perçois comme les reliquats d’une sociĂ©tĂ© sexiste et patriarcale, des comportements et des rĂ©actions internalisĂ©s d’une structure hiĂ©rarchique d’un sexe dominant et d’un sexe dominĂ©, et malgrĂ© le dĂ©gout et peut-ĂŞtre l’outrage que je ressens, je sais que l’homme n’est pas malicieux dans l’acte et j’observe cela comme un phĂ©nomène dans son contexte social, gĂ©nĂ©rationnel, culturel. Puis, alors que la femme a prĂ©parĂ© tout le repas et mis la table, le mari et moi-mĂŞme sommes appelĂ©s Ă  table, assis, puis la femme disparaĂ®t aussitĂ´t Ă  l’Ă©tage. Je demande si elle ne va pas manger aussi, et le mari part dans un fou rire, comme si la question Ă©tait d’un ridicule jamais vu. Lorsqu’on a terminĂ©, la femme rĂ©apparaĂ®t pour dĂ©barrasser et nettoyer la table. Plus clichĂ©, on ne peut pas. MalgrĂ© le sexisme, je note la douceur avec laquelle tous les deux m’ont traitĂ©, et d’une certaine manière comment ils se traitent mĂŞme chacun, au-delĂ  de ces comportements gĂ©nĂ©raux qui ne sont que rĂ©pĂ©tition de ce qu’une sociĂ©tĂ© leur a appris. Ils sont fiers de me m’apprendre et de me dire plusieurs fois que tout ce qu’on mange est bio, et provient directement de leur jardin: olives et leur huile, tomates, concombres, Ĺ“uf, fromage, dinde – que je n’ai pas le cĹ“ur de manger. J’apprends quelques mots d’albanais par les Ă©changes. On insiste ensuite pour me donner des nouveaux pyjamas et je suis menĂ© Ă  ma chambre Ă  l’Ă©tage.

La seule décoration dans ma chambre.

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