Lundi 4 avril 2022

0km.

Trieste.

Alors que jusqu’Ă  maintenant je lavais mes habits principalement Ă  la main, lorsque je le pouvais, j’ai dĂ©cidĂ© hier soir de faire une machine avec tous mes habits Ă  la fois, profitant d’ĂŞtre dans une auberge de jeunesse qui offre ce service. Avant de me coucher, j’ai donc donnĂ© le sac contenant tous mes habits, gardant seulement mes pyjamas pour dormir. On m’avait assurĂ© Ă  plusieurs reprises que tout serait prĂŞt ce matin, et ils Ă©taient au courant que je n’avais pas d’autres habits. Mais Ă  mon rĂ©veil, on m’annonce que la machine n’est pas terminĂ©e. Un peu choquĂ©, j’annonce mon trouble face Ă  la situation et on m’assure que ce sera bon dans une heure. Je m’occupe donc en pyjama, sale. Après une heure, les habits ne sont toujours pas secs et on me dit d’attendre encore une heure. Je me fâche, scandalisĂ©, et explique Ă  la rĂ©ception que je ne peux pas commencer ma journĂ©e sans habits et que j’aimerais bien pouvoir sortir. Cela fait douze heures que la machine tourne. Une heure après, on me donne mon sac d’habits, encore bien mouillĂ©s, en m’assurant qu’ils sont secs et en insistant pour que je paie tout de suite. Je n’arrive pas Ă  y croire. J’essaie de discuter avec le staff, de lui dire que la machine doit ĂŞtre cassĂ©e, et de me trouver une solution, mais elle ne fait rien Ă  part me donner un sèche-cheveux. Chose qui arrive très rarement, je ressens une vĂ©ritable colère envers cette personne. Je me sens pris au piège, emprisonnĂ©. Je suis limitĂ© par ce que je suis capable de faire en pyjama, honteux de me promener dans les salles communes, et interdit de sortir comme cela en ville pour trouver une solution. Je me sens pris en otage, et c’est une sensation effroyable. On m’a Ă´tĂ© ce qui me permettait de partir et me dĂ©placer librement, et je suis comme en prison, forcĂ© de rester lĂ . Pour un court instant, j’ai cru tout de suite comprendre pour la première fois de ma vie adulte ce que pouvaient ressentir des personnes prises dans de tels pièges, tel qu’un retrait de passeport d’un gouvernement, d’un proxĂ©nète ou comme sur un de ces navires de transport de marchandise, dont j’ai entendu des histoires Ă©pouvantables, ou des personnes qui sont dĂ©pendantes financièrement d’un tiers, que ce soit le partenaire, le parent, ou le patron. Ma situation Ă©tait Ă©videmment bien moins grave, mais c’Ă©tait une sensation nouvelle pour moi qui m’a permis de ressentir Ă  quoi cela pouvait ressembler. Je dĂ©cide de sĂ©cher mon pantalon de randonnĂ©e au sèche-cheveux et de sortir avec, sans sous-vĂŞtement, et ma doudoune au-dessus de mon t-shirt de pyjama, pour courir Ă  la laverie la plus proche. La responsable est revenue toquer Ă  ma porte, que j’ai ouvert violemment, plein de ma fureur Ă  son Ă©gard, et m’a annoncĂ© qu’après avoir appelĂ© sa cheffe, elle s’excusait, me remboursait le prix du lavage, et qu’ils avaient appelĂ© un technicien. Ça m’a tout de suite calmĂ© et empli de compassion pour cette employĂ©e, qui devait ĂŞtre dĂ©butante dans l’art du l’hospitalitĂ©.

En ville, un gars m’a aidĂ© Ă  trouver une bonne laverie, et en lui parlant j’ai appris qu’il Ă©tait coiffeur. Je suis donc retournĂ© dans son salon pour me faire couper mes cheveux, dont je commençais Ă  perdre le contrĂ´le. Pendant que le linge sĂ©chait, j’ai mangĂ© un trapizzino, une Ă©paisse pâte Ă  pizza en forme de triangle et fourrĂ©e, ici de sauce tomate Ă  l’aubergine. Le vendeur m’a tout expliquĂ© sur l’origine romaine de ce goĂ»ter, et m’a rĂ©pĂ©tĂ© plusieurs fois que si j’avais besoin de quoi que ce soit concernant des informations sur quoi faire, il suffisait de demander. Et pendant que je mangeais mon triangle, Giada, une cliente triestenne qui mangeait en face de moi m’a accostĂ©e, avec le sourire. Les gens de Trieste sont dĂ©cidĂ©ment très sympathiques et accueillants.

Ma journĂ©e commence donc vĂ©ritablement vers 14h. Je me dirige d’abord vers la poste, Ă  vĂ©lo, pour chercher mon courrier. Tellement drĂ´le de dire ça dans une ville par laquelle on ne fait que passer ! La poste italienne a la rĂ©putation d’ĂŞtre dĂ©sagrĂ©able, mauvaise et lente, j’ai donc un peu d’apprĂ©hension et me demande s’ils ont bien gardĂ© ma poste restante. Je dois attendre un petit moment, dans le hall d’un beau bâtiment, avant qu’ils me prennent. Ă€ la caisse, on ne parle Ă©videmment pas un seul mot d’anglais et on a dĂ©jĂ  l’air fatiguĂ© que j’existe. La dame va voir dans une boĂ®te quelles lettres portent mon nom. Je l’observe par dessus le comptoir, excitĂ© de savoir ce qu’elle va dĂ©nicher pour moi, qui m’a envoyĂ© un message et quel courrier Ă  pu survivre tous les incidents qui auraient pu arriver. Elle revient vers moi, je frĂ©mis d’excitation, et elle me donne deux enveloppes. Je reconnais immĂ©diatement les Ă©critures, une de Lucas et une de mes parents !

Je reprends le vĂ©lo et vais au Caffè San Marco pas loin, un fameux cafĂ© historique oĂą venaient passer du temps plein d’Ă©crivains cĂ©lèbres, dont James Joyce. Le cafĂ© est beau et chic, et comporte une librairie, oĂą sont Ă©galement disposĂ©es des tables. Plusieurs clients boivent ou mangent, la plupart seuls, lisant un livre ou travaillant sur leur ordinateur. Je prends une soupe Ă  l’asperge et un thĂ© noir chinois, puisqu’ils ont une bonne carte de thĂ©s, chose rare en Italie. En buvant, j’ouvre mes lettres et les lis plein d’une satisfaction exhilarante, complètement perchĂ© Ă  la fois par l’idĂ©e que ces lettres me sont parvenues par poste restante et par leur contenu.

Fort rĂ©joui et reconnaissant envers les expĂ©diteurs, je sors visiter des Ă©glises de l’extĂ©rieur car elles sont toutes fermĂ©es, puis je retourne le vĂ©lo Ă  l’auberge de jeunesse pour me rendre au musĂ©e Revoltella qui se trouve Ă  cĂ´tĂ©. Il y a une exposition temporaire sur l’impressionnisme et leur collection d’art moderne, sur six Ă©tages. J’apprĂ©cie le tour, et je me sens grandement privilĂ©giĂ© de pouvoir avoir accès Ă  toute cette connaissance et cette culture.

Deux citations trouvĂ©es dans le musĂ©e concernant les diffĂ©rences entre la peinture (et le dessin) et la photographie, qui Ă©tait nouvelle Ă  l’Ă©poque, qui m’ont parlĂ©:

« Poetry and progress are two ambitious things that hate one another with an instinctive hatred and when they meet on the same path, one of them has to give way to the other. »

Charles Baudelaire

« There is no method for learning how to draw: through the knowledge of nature, the fruit of long experience, accomplished painters acquire the habit of using certain procedures for rendering what they see. For them instinct remains a surer guide than calculation… Drawing is not reproducing an object as it is but as it appears. »

Eugène Delacroix
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Un peu fatiguĂ© mentalement par le musĂ©e, je prends l’air rapidement puis vais Ă  l’exposition Frida Kahlo, Ă©galement tout proche. J’avais ratĂ© une exposition sur elle Ă  Zurich, et il me semble que c’est la mĂŞme, c’est donc parfait ! L’exposition se dĂ©roule dans un vaste bâtiment au haut plafond qui servait autrefois comme marchĂ© au poisson. Il y a d’abord un rĂ©sumĂ© de la vie de l’artiste, son accident de bus, sa relation complexe avec Diego Rivera, son ami, amant et mari, son activisme, son art, et la fin de sa vie. Puis ils prĂ©sentent les diffĂ©rents bijoux qu’elle portait et les robes qu’elle a designĂ©es. Ă€ la fin il y avait une expĂ©rience immersive en « 10D », bien plus que j’ai jamais atteint mĂŞme sous champignon et que j’Ă©tais donc curieux d’essayer, mais c’Ă©tait fortement dĂ©sagrĂ©able et inintĂ©ressant. En tout et pour tout, je suis bien satisfait d’avoir vu l’exposition et d’en avoir finalement appris plus sur une forte figure fĂ©minine dont j’entendais trop parler sans connaĂ®tre.

Mon porte-clé Frida Kahlo créé par Anda (studio Pandrea Creations).

En sortant, il y a un magnifique coucher de soleil, qui a le pouvoir d’immobiliser les promeneurs, qui semblent tous pris par sa beautĂ©. J’ai ensuite envie de manger seul, je trouve une pizzeria et Ă  ma table je fais ce qu’on m’a toujours dĂ©fendu de faire et j’ai regardĂ© l’assiette de l’autre: une femme Ă  la table Ă  cĂ´tĂ© avait une pizza qui me donnait horriblement envie, elle avait l’air crĂ©meuse et fromageuse et ses couleurs dansaient entre le blanc de la mozzarella et le rouge de la sauce tomate et un orange mystĂ©rieux. J’ai demandĂ© laquelle c’Ă©tait au serveur: la crema di zucca. Une pizza Ă  la crème de citrouille qui contenait aussi des petits bouts de saucisse. J’ai commandĂ© la mĂŞme pour goĂ»ter la crĂ©ation malgrĂ© la viande, et elle Ă©tait absolument dĂ©licieuse. Il faudra que j’essaie de refaire la mĂŞme. Je fais ensuite une ballade digestive et en suivant mon instinct je me retrouve Ă  la cathĂ©drale de San Guisto, qui n’est pas symĂ©trique car formĂ©e de deux autres petites Ă©glises regroupĂ©es au fil du temps. Je cherche ensuite une gelateria en ville.

Alors que je savoure le dernier gelato de mon voyage, j’apprĂ©cie de m’ĂŞtre arrĂŞtĂ© Ă  Trieste pour visiter la complexitĂ© de son histoire, mais la ville me laisse le mĂŞme sentiment que j’ai eu après Barcelone; une ville grande et large, riche en histoire et très ouverte sur le monde, mais finalement un peu extĂ©nuante, de par son architecture trop droite, propre presque, et pas assez organique – des rues quadrillĂ©es en bord de mer avec des bâtiments qui s’Ă©lèvent carrefour après carrefour de manière oppressante. Les habitants Ă©taient particulièrement accueillants, curieux, et ouverts, ce que j’ai beaucoup apprĂ©ciĂ©.

De retour Ă  l’auberge, je m’assieds dans la salle commune pour Ă©crire mon journal puis me couche bientĂ´t.

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