Samedi 21 mai 2022

0km.

P√ęllumbas.

Matin √† la table √† manger dans le jardin, encore une belle journ√©e ensoleill√©e. Le voisin vient s’occuper des vignes puis nous rejoint bri√®vement pour fumer une cigarette. Suzy me raconte son travail de bachelor en anthropologie culturelle et d√©veloppement social, durant lequel elle a √©tudi√© les probl√®mes individuels psychologiques et d’image corporelle li√© √† la repr√©sentation des corps dans les publicit√©s et les m√©dias, chez les femmes sp√©cifiquement, et tous les probl√®mes de confiance que cela cr√©√© chez ces personnes. Je la questionne √† propos des solutions. D’apr√®s Sergei, qui nous am√®ne √† sa conclusion par un proc√©d√© socratique, passer par l’√©ducation ou la mise en place de moyens facilit√©s pour l’acc√®s √† des psychoth√©rapeutes ou autres professionnels n’est qu’une solution sparadrap, qui ne r√©sout pas la racine du probl√®me. Ces types de solutions, tous comme les chirurgies esth√©tiques qui sont la solution simple qu’ils essaient de remplacer, continuent d’√™tre pervers car ils tournent encore autour d’un certain business, d’une industrie, d’une soci√©t√© malsaine qui ne fixe pas assez profond√©ment son mal, et il pense que tous ces probl√®mes du monde dit civilis√© proviennent du fait qu’on est d√©connect√© de notre corps et de notre environnement. Nos anc√™tres et leurs soci√©t√©s n’avaient pas m√™me le temps d’avoir ou de cr√©er ces probl√®mes car ils utilisaient et devaient utiliser leur corps pour des questions de survie. Au fur et √† mesure qu’une civilisation se d√©veloppe, elle r√©duit en esclavage son environnement et certains de ses individus pour gagner en confort, jusqu’√† avoir tellement de temps que des proc√©d√©s toxiques en jaillissent, se mettent en place, et on se retrouve aujourd’hui avec par exemple, pour revenir au point de d√©part de la discussion, ces millions de personnes qui consomment des m√©dias repr√©sentant des corps id√©aux, ce qui affecte consciemment et inconsciemment leur propre image sur le long terme, abaisse leur confiance en soi jusqu’√† ce qu’elle passent par des op√©rations chirurgicales pour correspondre aux attentes de la soci√©t√©, et ensuite se sentir d√©connect√©es de leur nouveau corps transform√© et √©tant toujours aussi mal. Tout un syst√®me et des dynamismes interconnect√©s qui n’existaient pas quand la grande partie de la journ√©e devait √™tre occup√©e √† couper l’herbe √† la faucille ou √† r√©colter les cerises de l’arbre. Aujourd’hui, nos esclaves sont les ouvriers des pays en voie de d√©veloppement, les animaux que l’on exploite, les rivi√®res que l’on endigue, tous ces √©l√©ments que l’on a mis sous notre contr√īle pour am√©liorer notre niveau de vie.

Dans ce contexte, je me rends compte qu’il est difficile d’√©couter quiconque dans la soci√©t√© moderne se plaindre de quoi que ce soit, lorsque la plupart de nos probl√®mes sont cr√©√©s, d’une mani√®re tr√®s indirecte certes, de l’accumulation du confort omnipr√©sent √† presque tous les niveaux de nos vies. J’entends un moi futur qui se plaint d’une futilit√©, le pointe du doigt et r√©v√®le son hypocrisie: ¬ę¬†Regarde tout ton confort, et sache qu’en vivant comme cela, tu prends la d√©cision d’√™tre d√©connect√© un peu plus √† chaque fois de ton environnement et d’arriver √† ta plainte d’aujourd’hui. Assume ton choix ou retourne utiliser ton corps pour le travail des champs¬†¬Ľ. Lorsqu’on a un probl√®me, y r√©fl√©chir √† deux fois si ce n’est pas la dette du co√Ľt qu’est le b√©n√©fice du confort.

N’ayant jamais travaill√© avec la terre personnellement, le parall√®le que je fais avec mon exp√©rience est celle de la diff√©rence, durant mon voyage, entre mes nuits √† l’h√ītel et celles camp√©es. Durant ces derni√®res, en me retrouvant allong√© dans mon sac de couchage apr√®s l’effort de toute la pr√©paration qui vient avec le campement, j’ai toujours √©prouv√© une grande satisfaction, avec le sentiment que je n’avais rien besoin de plus, et cela me faisait plaisir d’√™tre fatigu√© et de devoir m’endormir. Dans le confort de la chambre d’h√ītel, je ressens du contentement mais sans cette part de m√©rite, et dans la facilit√© et l’ennui, sans avoir autre chose √† faire, je peux plus ais√©ment aller visiter mes d√©mons et avoir le loisir de flirter et jouer avec eux, ce qui semble agr√©able mais n’est jamais un mobile durable ou dont je peux me satisfaire sur le long terme.

L’apr√®s-midi, lecture dans le hamac, j’√©cris un peu. Lorsque le soleil est bas sur l’horizon et qu’il tape moins, je d√©cide de courir jusqu’√† la rivi√®re, en bas dans la vall√©e. Le chemin qui y descend est extr√™mement escarp√© et technique: le sentier zigzagant est compos√© de divers terrains tumultueux, du gravier, des roches lisses, de l’herbe, en succession. Je croise des villageois qui prom√®nent leur bŇďuf, leur √Ęne ou surveillent leur troupeau de moutons, et m’indiquant la direction de l’eau. Le chemin d√©bouche √† un moment sur une sorte de petite plaine plate d’herbe d’o√Ļ le paysage sur les montagnes se d√©gage soudainement, puis p√©n√®tre dans une for√™t qui borde la rivi√®re, mais on n’est pas encore sorti de l’auberge car maintenant on serpente √† travers les arbres, les arbustes me chatouillent les jambes et je me ramasse plein de toiles d’araign√©es dans le visage avant de finalement arriver tout en bas et de sauter dans l’eau frisquette. Apr√®s la baignade, je passe un long moment √† cr√©er une tour de pierre avant de reprendre la mont√©e en courant, m’√©tonnant de la rapidit√© avec laquelle les araign√©es ont construit de nouvelles toiles sur le chemin, pour arriver hors d’haleine √† la maison.

Ce soir, je d√©cide de dormir √† la belle √©toile. Sergey m’a convaincu que rien n’allait m’attaquer ou monter sur moi durant la nuit si ce n’est une des tortues du jardin. J’ai donc plac√© mon matelas gonflable sur un tapis de sol, au fond du jardin pr√®s de ma tente, l√† o√Ļ je pouvais apercevoir le d√īme nocturne clairement, et je me suis plac√© dans mon sac de couchage sans rien d’autre que ma bouteille d’eau. C’√©tait si simple, j’√©tais seul, sans toit, presque sans protection; j’√©tais v√©ritablement avec l’environnement. Mon corps et mon esprit se sentaient naturellement bien d’√™tre l√†, sous la couverture d’√©toiles, pr√®s des arbres dont les formes se dessinaient faiblement dans la p√©nombre, √† c√īt√© des autres plantes et de toute la v√©g√©tation qui constituaient le jardin. Par-dessus les incessants aboiements de chiens dont on finit par s’habituer dans la campagne de ce pays, j’entendais une foultitude de bruits d’insectes diff√©rents, mais tous me laissaient tranquilles. Aucune araign√©e ne montait sur mon sac, aucun moustique ne tenta de me piquer le visage. Dans ce genre de situation agr√©able, je pousse d’habitude un long soupir de satisfaction et me concentre √† calmer ma respiration et le mouvement de mon diaphragme. L√†, je n’ai rien eu besoin de faire, remarquant que mon corps avait d√©j√† pris un rythme de paix, il s’√©tait naturellement apais√© et j’ai ressenti que ma respiration √©tait parfaitement bien et synchronis√©e. J’√©tais d√©j√† bien. Je continuais d’observer le ciel √©toil√© en me laissant endormir, et bient√īt je commen√ßais √† partir dans l’autre monde. Je me souviens, plus avec plus de lucidit√© que n’importe quelle autre nuit, mon basculement dans l’inconscience; le passage entre l’√©veil et le sommeil se fait d’habitude de mani√®re sec tel que je ne m’en rappelle jamais. Mais ici, je me souviens que j’observais des √©toiles particuli√®res et aussi la silhouette des arbres, tout en sentant mon √©tat de conscience se modifier et mon cerveau entrer dans un √©tat hypnagogique, ce qui √©tait fortement agr√©able. Il s’est pass√© deux ou trois moments lorsque je rouvrais les yeux et revoyais le d√©cor, mais √† chaque fois avec un √©tat de conscience de plus en plus modifi√© et √©trange par rapport √† l’√©veil. J’√©tais d√©j√† √† moiti√© dans le monde fantastique des r√™ves o√Ļ tout est possible, hallucin√© totalement par le cerveau, tout en voyant encore le monde ¬ę¬†r√©el¬†¬Ľ. Je me souviens m’√™tre √©tonn√© que ce monde est le monde r√©el, avoir m√™me questionn√© la chose, comme si je voyais que ce n’√©tais en fait pas le cas, et que la vie ¬ę¬†r√©elle¬†¬Ľ est peut-√™tre en fait l’hallucination, que le vrai monde serait un autre. Les formes que mes yeux percevaient semblaient pouvoir se m√©tamorphoser, se diluer, fondre, se m√©langer, et mes autres sens commen√ßaient √† se m√©langer dans une synesth√©sie exquise puis je tombai finalement de sommeil.

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