Jeudi 7 avril 2022

95km, 6h38.

Novigrad, PoreÄŤ, Stari Grad, Rovinj,

J’ai rĂŞvĂ© que je campais seul en bord de mer (Ă  un lieu diffĂ©rent qu’oĂą je suis), sur une plage de sable, et que l’eau atteignait ma tente et mes affaires, de manière inattendue. J’essayais de sauver mes objets les plus prĂ©cieux en les soulevant vite du sable, tout en me demandant comment c’Ă©tait possible que les vagues atteignent mon campement alors que j’avais bien fait attention Ă  ce que ce ne soit pas possible. Cette scène s’est rĂ©pĂ©tĂ©e plusieurs fois. C’est peut-ĂŞtre une mĂ©taphore pour une chose que je crois naĂŻvement avoir sous contrĂ´le, mais qui ne cesse pourtant rĂ©pĂ©titivement de m’atteindre, m’embĂŞter, me harceler, m’irriter.

Puis j’ai rĂŞvĂ© qu’on recevait la livraison d’un nombre ridicule de serviettes en papier multi-usage Ă  la maison. Par la fenĂŞtre, il y avait des blocs entiers d’emballage qui s’Ă©levaient Ă  dix ou vingt mètres de haut. Je me souviens que je pensais que c’Ă©tait StĂ©phane qui devait s’en occuper mais qu’il Ă©tait un peu rĂ©ticent Ă  le faire. Puis un Indien voulait jouer aux Ă©checs avec moi.

Aux premiers rayons du soleil, je me suis rĂ©veillĂ© et j’ai pris mon petit-dĂ©jeuner sur les rochers devant moi, tout au bout face Ă  la mer, les vagues venant interminablement dans ma direction, infiniment, se projetant les unes après les autres et laissant la place Ă  la suivante qui vient immanquablement. Une rĂ©pĂ©tition qui dure depuis toujours et durera pour toujours. J’ai contemplĂ© la simplicitĂ© de la tâche qui m’attendait aujourd’hui: rouler en suivant la cĂ´te. J’ai mĂ©ditĂ© une minute, puis je me suis amusĂ© Ă  faire des vibrations profondes avec ma voix, par-dessus le bruit des vagues qui empĂŞchait quiconque de m’entendre, et je sentais tout mon corps vibrer et c’Ă©tait une sensation Ă©trange.

La route Ă©tait très jolie aujourd’hui. La cĂ´te d’Istria est pleine de petits villages de pĂŞcheurs, leurs ports plus ou moins modernisĂ©s occupant le paysage marin, alors que la terre est une succession de forĂŞts, de plaines et de zones agricoles oĂą sont principalement cultivĂ©s des oliviers, des figuiers et des vignes. Les multiples campings souvent en travaux tĂ©moignent de l’activitĂ© balnĂ©aire qui doit s’y dĂ©rouler. Je suis bien content de rouler hors-saison.

DrĂ´le d’anecdote juste avant de m’arrĂŞter a PoreÄŤ pour manger mon pique-nique: j’ai trouvĂ© une carte nommĂ©e Istria Bike sur le sol d’un trail, et en la dĂ©pliant j’ai par rĂ©flexe commencĂ© Ă  chercher le point « Vous ĂŞtes ici »… J’ai aussi vu un panneau qui expliquait qu’il y a bien des dauphins dans la rĂ©gion, confirmant ma vision de hier !

Sur la cĂ´te, il y a un longue « pĂ©ninsule inversĂ©e » (mot Ă  chercher): la mer qui s’Ă©tend dans la terre sur presque dix kilomètres. Il a donc fallu la contourner, et c’Ă©tait une rĂ©gion assez collineuse. Juste après KloĹ›tar, il y avait quelques stands au bord de la route avec des producteurs locaux vendant leurs produits. Je m’en suis arrĂŞtĂ© près d’un pour prendre une photo de la vue, et j’ai parlĂ© avec la dame qui m’a proposĂ© un schnapps que j’ai poliment refusĂ©, mais j’ai Ă©tĂ© conquis par ses figues, dont j’ai achetĂ© un grand paquet, qui sont naturellement enrobĂ©es d’une sorte de poudre sucrĂ©e dĂ©licieuse.

Les belles forĂŞts croates.

Quand j’ai dit que j’avais fait plus de mille kilomètres, elle n’en croyait pas ses oreilles et a voulu m’offrir un gros bout de saucisson. Après avoir dĂ©clinĂ© le cadeau, elle m’a donnĂ©, Ă  la place, un de ces petits coussins rempli de lavande pour que « je dorme bien ». Elle Ă©tait vraiment trop sympa. J’ai retenu son nom; Zdenka Starić. Il a ensuite fallu faite une longue montĂ©e près de la forĂŞt, ce qui a pompĂ© toute mon Ă©nergie et m’a mis dans cette sensation de lĂ©gèretĂ© d’esprit que l’on a lorsqu’on manque de sucre. J’ai donc goĂ»tĂ© les fruits que je venais d’acheter. Punaise qu’est-ce qu’elles Ă©taient bonnes ces figues ! Après, magnifique descente en pente lĂ©gère sur du gravier Ă  travers la forĂŞt sur un large chemin ouvert. Absolument splendide. Le genre de chemin pour lequel on investit dans un mountain bike. Cette route finit ainsi Ă  la mer et donne sur Stari Grad.

Arrivée sur Stari Grad.

Je suis montĂ© jusqu’Ă  l’Ă©glise Ă©vangĂ©lique St-EuphĂ©mie, j’ai juste eu le temps d’y entrer avant qu’ils ne ferment, et j’ai donc demandĂ© Ă  un responsable si je pouvais mettre la tente juste Ă  cĂ´tĂ© dans l’herbe, ce qu’il a immĂ©diatement refusĂ© en me menaçant que si je le faisais, quelqu’un appellerait la police. Un peu en dĂ©saccord avec le message proclamĂ© Ă  l’intĂ©rieur de l’Ă©glise qui souhaitait la bienvenue Ă  tout le monde, pèlerin comme touriste comme promeneur. RejetĂ©, j’ai donc continuĂ© ma route alors qu’il commençait Ă  faire tard. Je croyais avoir ensuite trouvĂ© un endroit près de la mer au fond d’un cul-de-sac, mais des pĂŞcheurs revenaient alors que je dĂ©pliais la tente, j’ai avisĂ© la situation et en me fiant Ă  mon instinct j’ai dĂ©guerpi.

Le coucher de soleil avant que je déguerpisse.

J’ai ensuite vu un homme dans son jardin, qui m’a recommandĂ© une zone près de la plage, en me disant qu’il Ă©tait certain qu’il n’y avait aucun souci en cette saison, malgrĂ© tous les signes d’interdiction de camper. En allant vers la plage, j’ai vu un chien errant, qui avait l’air calme, puis j’ai croisĂ© plusieurs cueilleurs qui m’ont dĂ©conseillĂ© de monter la tente Ă  cause de l’interdiction. Le soleil venait de se coucher et j’ai dĂ©cidĂ© de quand mĂŞme Ă©lire mon domicile Ă©phĂ©mère sur place. Je devais aussi cuisiner des pâtes, et vu qu’il faisait nuit au moment oĂą j’ai commencĂ© Ă  les bouillir, j’Ă©tais vraiment dans un Ă©tat de stress. Le feu du rĂ©chaud pouvait me faire repĂ©rer. J’avais peur qu’on ne me voie et qu’on appelle la police, et aussi qu’un chien m’attaque. J’ai entendu des histoires terrifiantes Ă  propos des chiens en Croatie qui attaquent les cyclistes. J’avais une vĂ©ritable peur viscĂ©rale. Je prĂ©parais en hâte mon repas, dans la nuit, puis j’ai mangĂ©, accroupi, un peu cachĂ© derrière la tente, guettant tout autour de moi des mouvements. Je croyais voir des choses qui n’Ă©taient pas lĂ , mon cerveau me jouait des tours. Je m’attendais Ă  chaque instant Ă  voir surgir un chien. Je me demande s’ils aboient avant de s’approcher, s’ils s’annonceraient, si je les entendrais, s’ils seraient visibles dans la nuit. Mon corps et mon esprit en alerte, j’ai terminĂ© mon plat, tout nettoyĂ© et rangĂ©, puis je me sentais lĂ©gèrement mieux. Je prends le temps de profiter un peu de la vue.

Au loin, un phare clignote lentement, et une des sept petites Ă®les a des lumières allumĂ©es. Dans le ciel, quelques nuages s’Ă©chappent près de l’horizon et je peux clairement discerner les deux Ours, Orion, CassiopĂ©e et mille autres formations d’Ă©toiles, des avions, des satellites glissants doucement, et au milieu, dĂ©posĂ©e dĂ©licatement comme la cerise sur un gâteau, la Lune en quart de croissant. Durant ce voyage, je ne me suis jamais senti aussi isolĂ© qu’en ce moment.

Sous la tente, alors que j’Ă©cris dans mon journal, j’entends clairement quelque chose frotter la toile de ma tente. C’est comme un petit animal, mais en mĂŞme temps je ne l’entends pas approcher ou repartir. Les bruits des vagues, j’ai l’impression qu’ils se transforment en bruits de voitures approchant. Je ne sais plus distinguer ce qui est vrai des tours que mon esprit me joue. Je n’ose mĂŞme pas Ă©couter de la musique pour ne plus entendre mon environnement, car alors je ne serais pas au courant d’une attaque. EffrayĂ©, je tente alors de dormir.

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